Partager l'article ! Quelques livres à emporter sur l'île déserte: Viviane Forrester, romancière, essayiste, signe là une biographie ...
(d'après maisonsecrivains.canalblog.com)
Un texte magnifique où se croisent, avec une grande maîtrise, plusieurs récits d'un jeu universel et intemporel : celui de la guerre que se livrent les hommes.
Bernard Chatelet est un joueur d'échec qui nous implique dans une partie où chaque coup peut faire ressurgir des limbes des souvenirs qui mettent en péril l'existence des protagonistes, et nous laisse troublés.
Un texte humaniste et fort.
Extrait :
Le visage du colonel, celui de Rovar, m'apparut. Je réalisai que j'étais dans une tour, la tour de l'est. L'homme portait son regard vers le nord et j'avais l'impression de voir avec ses yeux.
Je n'oublierai jamais ces minutes de temps dédoublé. J'étais dans une tour, et pourtant à aucun moment je n'ai oublié que j'étais face à Ludovic, séparé de lui par une table sur laquelle était posé un jeu d'échec.
Des bosquets s'effaçaient, d'autres apparaissaient. Un village s'esquissa dans la brume, flou d'abord, puis de plus en plus net. Des maisons flambaient, les flammes crevaient les toits. Dans les ruelles enfumées, des groupes d'humains s'échappaient en courant. Ils devaient hurler mais je n'entendais rien.

Une passante, à la grâce immatérielle et claudiquante, erre dans les rues de Prague, charriant la douleur des hommes.
Un texte dont la beauté laisse sans voix.
Sylvie Germain est une orfèvre des mots, ses phrases -son phrasé, plutôt- coule à l'oreille une musique qui vient du ciel.
Extrait :
Car il semblait que quelque chose pleurât en elle, et non pas qu'elle-même versât des larmes. Peut-être bien d'ailleurs n'en versait-elle aucune. L'humide chuchotis sourdait du dedans de son corps, comme si l'inaudible rumeur du sang qui coule dans la chair se fût faite perceptible. Etait-ce là le bruit de son coeur ? Etait-ce le frémissement interne de sa chair, ou le tremblement de sa peau ? Mais sous l'effet de quelle peine ?
Alors que je la frôlais presque, ayant hâté le pas afin de la doubler et de jeter un regard sur son visage, une intuition se leva, brusque, et me fit renoncer à ma curiosité : cette femme n'avait pas de visage qui lui fût propre, elle n'était pas même une personne unique, un individu, -elle était plurielle. Son corps était un lieu de confluence d'innombrables souffles, larmes et chuchotements échappés d'autres corps.
A l'occasion d'un voyage en bateau qui relie New York à Buenos-Aires, un homme renoue avec une passion qui l'a sauvé de la folie lorsque, jeune homme, il a été capturé et interrogé par la Gestapo dans un hôtel pendant plusieurs mois.
Comme toujours chez Zweig, la vision d'un monde en décomposition se profile derrière l'étude psychologique subtile des personnages.
Extrait :
Mais n'oubliez pas que j'avais été violemment arraché à mon cadre habituel, que j'étais un captif innocent, tourmenté depuis des mois par la solitude, un homme en qui la colère s'était accululée sans qu'il pût la décharger sur rien ni sur personne. Aucune diversion ne s'offrant, excepté ce jeu absurde contre moi-même, ma rage et mon désir de vengeance s'y déversèrent furieusement. Il y avait un homme en moi qui voulait son droit, mais il ne pouvait s'en prendre qu'à cet autre moi contre qui je jouais ; aussi ces parties d'échecs me causaient-elles une excitation presque maniaque. Au début, j'étais encore capable de jouer calmement, je faisais une pause entre les parties pour me détendre un peu. Mais bientôt mes nerfs irrités ne me laissèrent plus de répit. A peine avais-je joué avec les blancs que les noirs se dressaient devant moi, frémissants. A peine une partie était-elle finie qu'une moitié de moi-même recommençait à défier l'autre, car je portais toujours en moi un vaincu qui réclamait sa revanche.
L'histoire d'un homme-objet, construit par le désir d'une femme, qui prend conscience qu'être un objet aux yeux de l'autre vous prive vous-même de désir, et qui en meurt.
Colette décrit avec une grâce inégalable l'errance d'un très jeune homme perdu dans le regret d'un gynécée.
Extrait :
Une femme écrivait, le dos tourné, assise devant un bonheur-du-jour. Chéri distingua un large dos, le bourrelet grenu de la nuque au-dessous de gros cheveux gris vigoureux, taillés comme ceux de sa mère. "Allons, bon, elle n'est pas seule. qu'est-ce que c'est que cette bonne femme-là ?"
- Mets-moi aussi par écrit l'adresse, Léa, et le nom du masseur. Moi, tu sais, les noms... dit une voix inconnue.
Une femme en noir, assise, venait de parler, et Chéri sentit en lui-même un remous précurseur. "Alors... où est Léa ?"
La dame au poil gris se retourna, et Chéri reçut en plein visage le choc de ses yeux bleus.
- Eh ! mon dieu, petit, c'est toi ?
Il avança comme en songe, baisa une main.
- La princesse Cheniaguine, Monsieur Frédéric Peloux.
Chéri baisa une autre main, s'assit.
- C'est ?... questionna la dame en noir, en le désignant avec autant de liberté que s'il eût été sourd.
Le grand rire innocent résonna de nouveau, et Chéri chercha la source de ce rire, là, ici, ailleurs, partout ailleurs que dans la gorge de la femme au poil gris...
- Mais non, ce n'est pas ! Ou ce n'est plus, pour mieux dire ! Valérie, voyons, qu'est-ce que tu vas chercher ?
Elle n'était pas monstrueuse, mais vaste, et chargée d'un plantureux développement de toutes les parties de son corps. Ses bras, comme de rondes cuisses, s'écartaient de ses hanches, soulevés près de l'aisselle par leur épaisseur charnue. La jupe unie, la longue veste impersonnelle entr'ouverte sur du linge à jabot, annonçaient l'abdication, la rétractation normales de la féminité, et une sorte de dignité sans sexe.
Jean Teulé narre dans une langue crue et superbe la folie, la démesure d'un temps et d'un homme, génie de la poésie. Son récit, alliant subtilement éléments biographiques et poèmes, trouble par son extrême violence et sa stupéfiante beauté. Jean Teulé restitue l'homme dans le pire et le meilleur, pris dans une époque où les charcutiers, à la nuit tombée, venaient, au péril de leur vie, récupérer la chair gratuite des condamnés fraîchement suppliciés à Montfaucon.
Ames sensibles s'abstenir...
Extrait :
Le lendemain, je suis si perdu que les gens que je croise ne me voient peut-être pas. Je n'ai plus le goût du jeu et du rire. De corps et de visage, je me trouve si bouleversé que j'ai l'air d'un fou. Je me tords les poings de douleur pour avoir tué et pris le bien d'habitants peut-être, aujourd'hui, ensevelis morts et froids. Las de cette écorcherie et plus noir que mûre, je vais seul à travers les labours. poils brûlés à ma barbe et pelisse en peau de cerf portée sur le dos, je n'attaque plus que la chair des fruits cueillis aux haies, aux arbres. Mon destin - la désespérance d'un poète en haillons qui laissera à toutes les broussailles d'ici à Roussillon les lambeaux de son méchant vêtement. Je vais chercher ailleurs meilleure fortune.
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