Quelques livres à emporter sur l'île déserte

 

Forrester

Viviane Forrester, romancière, essayiste, signe là une biographie remarquable de Virginia Woolf.

Elle y déconstruit la caricature de la maniaco-dépressive et de l'époux dévoué et protecteur dressée par Leonard Woolf lui-même (mari de Virginia), et Quentin Bell, leur neveu, et brosse un double portrait des époux d'une grande finesse psychologique.

La première partie est consacrée à Leonard, homme de lettres écorché dans une époque où l'antisémitisme est de bon ton en Angleterre, notamment dans la haute société à laquelle sa femme appartient.

La seconde partie nous narre la vie de Virginia, aux prises avec un passé particulièrement douloureux qu'elle va mettre à distance grâce à l'écriture et aux "murs protecteurs" qu'elle va ériger autour d'elle toute sa vie : le cercle de Bloomsbury, un groupe d'amis composé d'intellectuels et d'artistes qui marqueront pour certains leur époque (on pense à Wittgenstein ou à Maynard Keynes, mais aussi à Duncan Grant et Vanessa Bell, peintres -et pour cette dernière soeur de Virginia-).

Jusqu'à ce que la guerre isole les Woolf, retranchés dans leur maison de Rodmell dans le Sussex, où Virginia et Leonard attendent la possible victoire nazie, les oeuvres de Virginia figurant sur la liste noire de Hitler.

Cet isolement fragilise Virginia, dont les démons issus du passé refont surface avec force. Ils auront raison de son courage lorsqu'une femme médecin, devenue la seule visiteuse régulière de Rodmel, intimidée par cet écrivain majeur, lui délivre une prescription absurde : pour éloigner la dépression, vous devez cesser d'écrire...

Virginia entre alors dans la rivière Ouse les poches emplies de pierres, dans cette eau qui parcourt son oeuvre, pour n'en jamais sortir.

La biographie de Viviane Forrester s'appuie sur un remarquable travail d'analyse des textes et du Journal de Virginia, dans une langue pleine de subtilité.  Une langue de romancière, aussi : on a plaisir à écouter, voire à ré-écouter, la musique de ces phrases qui parlent de celles d'une autre.

 

 

200px-Roger Fry - Virginia Woolf

                            Portrait de Virgina Woolf par Roger Fry,

                             peintre et ami auquel elle a consacré

                                une biographie à la fin de sa vie

 

A signaler, aussi, le film de Stephen Daldry, sorti en 2003, The hours, consacré à Virginia Woolf. Chef d'oeuvre de mise en scène et de montage où trois récits se croisent : celui de la vie de Virginia, de l'une de ses lectrices et du fils de cette dernière. Le fil rouge du film est  Mrs Dalloway, l'un des plus beaux romans de Virginia Woolf.

 

                    Bande annonce de The hours, de Stephen Daldry

 

bureau de Virginia

 

              Monk's house, maison de Virginia Woolf, à Rodmel (Sussex)

                                        (d'après maisonsecrivains.canalblog.com)

 

 

 

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                                          Virginia et Leonard

 

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                 Virginia et Vita Sackville, amie et maîtresse de l'écrivain

 

 

 

 

 

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Dernier roman de Virginia Woolf, Entre les actes narre une représentation théâtrale donnée dans le jardin d'une famille bourgeoise dans la campagne anglaise. Le véritable spectacle n'est pas sur la scène, qui donne à voir une histoire de l'Angleterre à travers son théâtre, mais dans la représentation de l'auditoire. La pièce est là pour révéler, à l'instar des miroirs que brandissent les acteurs lorsqu'ils évoquent le 20ème siècle, le visage des spectateurs de cette guerre qui se joue en arrière plan et menace, comme l'orage, la légèreté de cette journée d'été.

Virginia Woolf est une romancière de l'instant. Son acuité pénètre avec humour, férocité et justesse. A l'instar de Lucie, contemplant l'eau puis le ciel, "elle est là entre deux fluidités". Et finalement choisit l'eau. "Intelligente et supérieure à tant d'égards, peut-être justement parce qu'elle était vraiment intelligente et supérieure, elle refusait le monde tel qu'il était" *.

En lisant ce texte et en songeant au suicide de Virginia quelques mois plus tard, le 28 mars 1941, on ne peut s'empêcher de penser à cette phrase de Camus.

 

* Albert Camus, Le premier homme

 

Entre les actes, Extrait :

 

Nous-mêmes ! nous-mêmes !

Ils sautent, caracolent, bondissent. Ils dansent, virent, passent comme l'éclair. Tiens, c'est le vieux Bart. Voici Manresa. Voyez ce nez... cette robe... ce pantalon... ce visage... Ils les ont attrapés... Nous-mêmes ? Mais c'est cruel, de nous attraper en instantané avant que nous ayons pu prendre... Et de ne représenter qu'un aspect... C'est une caricature ; c'est vexant ; ce n'est pas du jeu !

Tournant, s'inclinant, virant, les miroirs scintillent, reflètent, révèlent. Les spectateurs du fond se lèvent pour mieux jouir de cette drôlerie. Voici qu'eux-mêmes sont attrapés, et ils se rasseyent... Quel tableau !

 

 

 

 

La dernière leçon

Un texte stupéfiant, où l'angoisse d'achever la lecture va creshendo, parce que le lecteur connaît l'inéluctable fin. Ouvrir, puis fermer ce livre, c'est accompagner, pas à pas, une femme de 92 ans qui décide, quelques mois plus tôt, d'achever sa vie comme elle l'a vécue : librement.

Noëlle Châtelet narre ici l'histoire de sa mère, sage-femme et femme sage engagée, militante infatigable, qui annonce un jour à ses enfants qu'elle a arrêté la date de son suicide.

L'idée choque par sa violence, par le compte à rebours qu'elle déclenche inéxorablement (et que l'on ressent à chaque page que l'on tourne), puis fait son chemin grâce au talent de l'auteur qui nous fait connaître l'extra-ordinaire personnalité de cette mère d'exception qui parvient à transmettre à sa fille l'impensable : accepter l'idée de la mort. Pas la mort abstraite, mais la mort de celle qu'on n'imagine, enfant, puis adulte, qu'en tremblant : celle de notre propre mère.

Plus efficace philosophiquement que la Lettre à Ménécée d'Epicure, qui s'efforce rationnellement de nous libérer de cette peur, La dernière leçon nous rappelle qu'on ne peut pas faire mieux, en matière d'éducation, que de transmettre l'art de surmonter ses peurs. Pas seulement parce c'est une thérapeutique, mais aussi et peut-être surtout parce que c'est une manière d'apprendre à se connaître et à se maîtriser. Or la maîtrise de soi, c'est la liberté, c'est l'indépendance. La mère de Noëlle Châtelet s'inscrit ainsi dans la tradition de la sagesse antique, celle d'Aristote, d'Epicure, de Platon... et de Socrate, dont la mère, Phénarète, était également sage-femme.

La dernière page de La dernière leçon tournée, on accepte aussi que cette indépendance soit compatible, voire inhérente à l'amour indéfectible de cette mère pour sa fille. Que peut-on en effet transmettre de mieux à sa fille, en même temps que la certitude d'être aimée, que l'image d'une mère libre, fidèle à ce qu'elle a toujours été, y compris face à la mort ?

 

 

 

Les tours

 

 

Un texte magnifique où se croisent, avec une grande maîtrise, plusieurs récits d'un jeu universel et intemporel : celui de la guerre que se livrent les hommes.

 

Bernard Chatelet est un joueur d'échec qui nous implique dans une partie où chaque coup peut faire ressurgir des limbes des souvenirs qui mettent en péril l'existence des protagonistes, et nous laisse troublés.

 

Un texte humaniste et fort.

 

 

 

 

Extrait :

 

Le visage du colonel, celui de Rovar, m'apparut. Je réalisai que j'étais dans une tour, la tour de l'est. L'homme portait son regard vers le nord et j'avais l'impression de voir avec ses yeux.

 

Je n'oublierai jamais ces minutes de temps dédoublé. J'étais dans une tour, et pourtant à aucun moment je n'ai oublié que j'étais face à Ludovic, séparé de lui par une table sur laquelle était posé un jeu d'échec.

 

Des bosquets s'effaçaient, d'autres apparaissaient. Un village s'esquissa dans la brume, flou d'abord, puis de plus en plus net. Des maisons flambaient, les flammes crevaient les toits. Dans les ruelles enfumées, des groupes d'humains s'échappaient en courant. Ils devaient hurler mais je n'entendais rien.

 

 

 

 

 

La pleurante de Prague

 

 

 

Une passante, à la grâce immatérielle et claudiquante, erre dans les rues de Prague,  charriant la douleur des hommes.

 

Un texte dont la beauté laisse sans voix.

 

Sylvie Germain est une orfèvre des mots, ses phrases -son phrasé, plutôt- coule à l'oreille une musique qui vient du ciel.

 

 

 

 

Extrait :

 

 

Car il semblait que quelque chose pleurât en elle, et non pas qu'elle-même versât des larmes. Peut-être bien d'ailleurs n'en versait-elle aucune. L'humide chuchotis sourdait du dedans de son corps, comme si l'inaudible rumeur du sang qui coule dans la chair se fût faite perceptible. Etait-ce là le bruit de son coeur ? Etait-ce le frémissement interne de sa chair, ou le tremblement de sa peau ? Mais sous l'effet de quelle peine ?

 

Alors que je la frôlais presque, ayant hâté le pas afin de la doubler et de jeter un regard sur son visage, une intuition se leva, brusque, et me fit renoncer à ma curiosité : cette femme n'avait pas de visage qui lui fût propre, elle n'était pas même une personne unique, un individu, -elle était plurielle. Son corps était un lieu de confluence d'innombrables souffles, larmes et chuchotements échappés d'autres corps.

 

 

 

 

 

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A l'occasion d'un voyage en bateau qui relie New York à Buenos-Aires, un homme renoue avec une passion qui l'a sauvé de la folie lorsque, jeune homme, il a été  capturé et interrogé par la Gestapo dans un hôtel pendant plusieurs mois.

 

Comme toujours chez Zweig, la vision d'un monde en décomposition se profile derrière l'étude psychologique subtile des personnages.

 

 

 

 

 

Extrait :

 

Mais n'oubliez pas que j'avais été violemment arraché à mon cadre habituel, que j'étais un captif innocent, tourmenté depuis des mois par la solitude, un homme en qui la colère s'était accululée sans qu'il pût la décharger sur rien ni sur personne. Aucune diversion ne s'offrant, excepté ce jeu absurde contre moi-même, ma rage et mon désir de vengeance s'y déversèrent furieusement. Il y avait un homme en moi qui voulait son droit, mais il ne pouvait s'en prendre qu'à cet autre moi contre qui je jouais ; aussi ces parties d'échecs me causaient-elles une excitation presque maniaque. Au début, j'étais encore capable de jouer calmement, je faisais une pause entre les parties pour me détendre un peu. Mais bientôt mes nerfs irrités ne me laissèrent plus de répit. A peine avais-je joué avec les blancs que les noirs se dressaient devant moi, frémissants. A peine une partie était-elle finie qu'une moitié de moi-même recommençait à défier l'autre, car je portais toujours en moi un vaincu qui réclamait sa revanche.

 

 

 

 

 

La fin de Chéri

 

 

 

 

L'histoire d'un homme-objet, construit par le désir d'une femme, qui prend conscience qu'être un objet aux  yeux de l'autre vous prive vous-même de désir, et qui en meurt.

 

Colette décrit avec une grâce inégalable l'errance d'un très jeune homme perdu dans le regret d'un gynécée.

 


 

 

 

Extrait :

 

Une femme écrivait, le dos tourné, assise devant un bonheur-du-jour. Chéri distingua un large dos, le bourrelet grenu de la nuque au-dessous de gros cheveux gris vigoureux, taillés comme ceux de sa mère. "Allons, bon, elle n'est pas seule. qu'est-ce que c'est que cette bonne femme-là ?"

 

- Mets-moi aussi par écrit l'adresse, Léa, et le nom du masseur. Moi, tu sais, les noms... dit une voix inconnue.

 

Une femme en noir, assise, venait de parler, et Chéri sentit en lui-même un remous précurseur. "Alors... où est Léa ?"

 

La dame au poil gris se retourna, et Chéri reçut en plein visage le choc de ses yeux bleus.

 

- Eh ! mon dieu, petit, c'est toi ?

 

Il avança comme en songe, baisa une main.

 

- La princesse Cheniaguine, Monsieur Frédéric Peloux.

 

Chéri baisa une autre main, s'assit.

 

- C'est ?... questionna la dame en noir, en le désignant avec autant de liberté que s'il eût été sourd.

 

Le grand rire innocent résonna de nouveau, et Chéri chercha la source de ce rire, là, ici, ailleurs, partout ailleurs que dans la gorge de la femme au poil gris...

 

- Mais non, ce n'est pas ! Ou ce n'est plus, pour mieux dire ! Valérie, voyons, qu'est-ce que tu vas chercher ?

 

Elle n'était pas monstrueuse, mais vaste, et chargée d'un plantureux développement de toutes les parties de son corps. Ses bras, comme de rondes cuisses, s'écartaient de ses hanches, soulevés près de l'aisselle par leur épaisseur charnue. La jupe unie, la longue veste impersonnelle entr'ouverte sur du linge à jabot, annonçaient l'abdication, la rétractation normales de la féminité, et une sorte de dignité sans sexe.


 

 

 

 

 

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Jean Teulé narre dans une langue crue et superbe la folie, la démesure d'un temps et d'un homme, génie de la poésie. Son récit, alliant subtilement éléments biographiques et poèmes, trouble par son extrême violence et sa stupéfiante beauté. Jean Teulé restitue l'homme dans le pire et le meilleur, pris dans une époque où les charcutiers, à la nuit tombée, venaient, au péril de leur vie, récupérer la chair gratuite des condamnés fraîchement suppliciés à Montfaucon.

Ames sensibles s'abstenir...

 

 

Extrait :

 

Le lendemain, je suis si perdu que les gens que je croise ne me voient peut-être pas. Je n'ai plus le goût du jeu et du rire. De corps et de visage, je me trouve si bouleversé que j'ai l'air d'un fou. Je me tords les poings de douleur pour avoir tué et pris le bien d'habitants peut-être, aujourd'hui, ensevelis morts et froids. Las de cette écorcherie et plus noir que mûre, je vais seul à travers les labours. poils brûlés à ma barbe et pelisse en peau de cerf portée sur le dos, je n'attaque plus que la chair des fruits cueillis aux haies, aux arbres. Mon destin - la désespérance d'un poète en haillons qui laissera à toutes les broussailles d'ici à Roussillon les lambeaux de son méchant vêtement. Je vais chercher ailleurs meilleure fortune.

 

 

 

 

 

Morning passages
B.O. de The hours
Philip Glass

 

 

 

 


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