Samedi 2 juillet 2011 6 02 /07 /Juil /2011 09:18

Chers amis lecteurs,

 

quelques nouvelles de votre commissaire préféré, qui a pris quelques vacances forcées en Espagne, sous l'injonction amicale mais ferme du capitaine Antoine. Mais Jules n'est pas un gars à apprécier la plage...

 

  plage espagnole 001

 

 

Extrait de Narcoses, le prochain opus des aventures d'Elée (parution au printemps 2013 aux Editions In Octavo) :


 

Elée fermait les yeux, attentif à la brise qui semblait vouloir se lever et nettoyer timidement l’accablante chaleur qui l’assaillait. Ses narines frémirent, encourageant le souffle indécis à pénétrer toutes choses, bêtes et végétaux, à soulever les tentures colorées des fenêtres et à troubler la tranquille volupté des hommes qui feignaient de dormir. Il se sentait dans une odieuse promiscuité, et ses paupières se contractèrent encore au souvenir de tous ces corps exposés qui l’entouraient et lui donnaient la nausée. Des corps cuits et recuits, retournés à temps pour assurer l’homogénéité de la cuisson, et il s’étonna de ne pas sentir, en même temps que la fraîche haleine de la bise venue de la mer, le relent de la carne. Se concentrant sur la texture plus fraîche du bloc de béton auquel il était adossé et qui lui donnait un peu d’ombre, il sourit en songeant que quelques années passées au commissariat de Rouen avaient fait de lui un authentique Normand, fuyant la chaleur et cherchant le secours sur les plages de quelque blockhaus pour abriter son spleen. Sur cette côte touristique du nord de l’Espagne où les Américains n’avaient pas débarqué, le béton servait juste à cacher les poubelles, que les touristes fuyaient mais qui ne le gênaient pas. Il entrouvrit les yeux et les referma aussitôt, assiégé par l’artillerie lourde du soleil qui dardait sur la plage ses rayons infernaux. Le capitaine Antoine lui avait acheté un billet de train pour Barcelone et recommandé la côte pour soigner sa mélancolie chronique.

- Je ne connais rien qui résiste à la lumière espagnole,  avait-il décrété.

Et il avait poussé Jules dans une machine qui roulait au rythme de sa migraine. Elée avait débarqué, abruti de fatigue, dans les ruelles étroites de Barcelone qu’il trouvait plutôt noire, et qui lui rappelait Rouen par sa familière odeur de gaz d’échappements. Mais lorsqu’il leva le nez sur la folle façade de la Sagrada familia, sur cette chair minérale de plis et de replis, sa migraine tomba et il se sentit vraiment chez lui, à abri de cette géante impromptue. Elle lui semblait comme lui, une suite d’histoires improvisées sculptées sur chaque recoin de ses flancs, aussi hétéroclite que l’était son propre corps. L’architecte Gaudi avait tant d’histoires à raconter qu’il les avait nichées dans tous les creux de l’édifice, qu’elles gonflaient ses rondeurs de têtes saillantes, hérauts, végétaux et monstres en tout genre, voisinant avec des saints au visage tourné vers le ciel, ou vers quelque scène se jouant là tout près d’eux, dans quelque pli de la géante. Il ne voyait plus, aujourd’hui encore, que cette chair vivant dans la pierre, cette forme émergeant du froid minéral, lui donnant une vie organique. La Sagrada familia, dans sa folle architecture, vivait davantage que ces corps autour de lui. Il se leva lentement et secoua le sable sur ses jambes. La brise taquine en emporta quelques grains dans l’œil de sa plus proche voisine, et il sourit en écoutant le flot mélodieux d’injures qu’elle devait marmonner, et dont il ne percevait que la musique, incapable d’en déchiffrer le sens. Une belle langue, rythmée et harmonieuse. Son ignorance de l’espagnol ne l’avait pas particulièrement gêné durant son voyage, car Jules Elée parlait peu. Quelques mots d’anglais, vagues souvenirs du lointain lycée, avaient suffi pour formuler ses désirs, qui étaient peu nombreux. Tournant le dos aux corps qui achevaient de brunir dans la pleine chaleur de cette journée de septembre, il décida de rendre une dernière visite à l’ogresse minérale tout droit sortie d’un cauchemar de Claude Ponti. Il rentrerait ensuite non pas à Rouen, où plus personne ne l’attendait, mais à Clermont, où il retrouverait l’architecture moins audacieuse de la brigade criminelle. La voix sirupeuse de Chris Isaac s’échappa du Mp4 de sa voisine et vint insidieusement venger la victime de sa maladresse, qui s’essuyait toujours les yeux en le regardant de travers. Watching a blue sky, thinking a rain.

 

barcelone-001-copie-2.jpg

 

          La Sagrada Familia, Barcelone, photo Pere Vivas


 

Besame mucho, A. Bocelli

  

Par Nathalie Garance
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