Partager l'article ! Extraits du Sourire de l'ange: Une vague de douleur balaya son ventre et il émergea au milieu du désordre qui constituait son environnement ...
Une vague de douleur
balaya son ventre et il émergea au milieu du désordre qui constituait son environnement familier. Il était tombé au matin, assommé, sur son lit sans même se dévêtir, et une trace de sang séché
sur sa main ranima ses souvenirs. Il songea avec délice aux femmes qui passaient dans sa vie comme des comètes, recréant l’éblouissement initial le temps d’une rencontre. Il détestait être
quitté, et voulait par-dessus tout conserver la maîtrise de cette ultime initiative. Il lui appartenait désormais de décider quand l’histoire devait s’achever, et n’était pas prêt à renoncer à
cette prérogative. Il revit la pâle figure sous son capuchon carmin, et songea avec amusement au petit chaperon rouge qui, à n’en pas douter, avait rencontré le loup ce soir là.
Il quitta ses vêtements et se glissa sous une douche brûlante. Un peu de sang tachait encore la cuve, et il se baissa pour le saisir
entre ses doigts et le voir s’échapper à nouveau, comme tout ce qu’il tentait de saisir. La pensée qu’il aurait pu être un garçon normal, satisfait d’une petite vie tranquille auprès d’une jolie
femme et de beaux enfants lui arracha un sourire. Car il ne pouvait serrer une fille dans ses bras sans avoir envie de faire taire son inutile bavardage. A quoi bon parler quand les mots sont
impuissants à exprimer le dixième de ce que l’on ressent ? Peut-être ses sentiments étaient-ils réellement inexprimables, peut-être n'existait-il aucun mot pour les rendre. Il lui semblait
que s’il les avait trouvés il les aurait vomis en effet, tant leur sens le rendait malade.
Il n'avait pas agi pourtant sous le simple effet de la colère, mais avait choisi cette belle forêt normande, dont les hêtres témoins
recueilleraient son récit, comme d'autres arbres, ailleurs, l'avaient fait. Il suffirait pour cela d'une oreille sensible aux plaintes que le vent tirait aux arbres, d’un œil capable de décrypter
le langage subtil des signes qui habitent les bois, logent sous les pierres et saillent dans le relief compliqué et rugueux des écorces. D’un odorat rompu aux nuances olfactives de la terre,
gonflée comme une éponge, où pourrissent les corps minuscules des insectes, ou ceux des mammifères rôdant dans la forêt et surpris un jour par quelque prédateur. Il aimait la terre, nourriture et
linceul, d'où tout provient et où tout retourne, dans la bouillie originelle de l'infiniment petit. La terre où brille, parfois, une tache inattendue qui attire l'œil et la main. Il songea, en
voyant glisser entre ses pieds un mince filet de sang dans la bonde, aux boîtes de peinture offertes par son oncle pour ses dix ans et que sa mère avait jetées à la poubelle sitôt qu’il avait eu
le dos tourné.
Un soir, en rentrant de l’école, il chercha en vain ses boîtes. Il descendit à grands bruits l’escalier en chêne de la maison et tira
sur la robe de sa mère.
- Maman, où sont mes boîtes de peinture ?
Sa mère le décolla illico de sa jupe et lui secoua les poignets en serrant juste assez pour faire mal, mais pas suffisamment pour lui faire lâcher tout à fait prise.
- Ne me dis pas que tu les as déjà égarées ? Je me demande pourquoi l’on s’obstine encore à te faire des cadeaux, toi qui perd et casse tout ce que tes doigts touchent…
Elle avait pris ceux-ci dans ses mains à et les examinait à présent un à un. Un pli de dégoût se dessinait sur ses lèvres serrées tandis qu’elle les observait.
- File plutôt te laver les mains. Dieu seul sait où tu les fourres pour les mettre dans un état pareil !
Elle le poussa vers la porte de la cuisine et il monta vers la salle de bain, le dos courbé, ruminant sa vengeance. Elle savait où ses boîtes se trouvaient, elle les avaient eu entre les mains,
de cela il était sûr. Une lueur amusée et satisfaite nageait dans les yeux de sa mère, ne révélant qu’à lui, tacitement, la présence du mensonge.
Il passa dans la salle de bain, ouvrit les robinets de la baignoire à fond et redescendit discrètement dans le salon. Il prit tous les flacons d’encre dont elle se
servait pour faire de la calligraphie et remonta vers la salle de bain. Il les ouvrit un à un et les répandit dans l’eau de la baignoire, puis se déshabilla et se glissa dedans, jouissant de la
brûlure de l’eau, de son étrange odeur et de la teinte sombre que revêtait sa peau.
Alertée par le bruit des robinets poussés à fond et par les gouttes d’eau noirâtre qui commençaient à perler au plafond, sa mère arriva en courant et hurlant dans
la salle de bain. Elle s’arrêta au seuil de celle-ci, interdite. Il lut sur son visage une stupeur qui l’emplit d’un bonheur intense, et se dressa nu hors de l’eau, la défiant du regard, les
poings serrés, le corps raidi de rage. Il sentit qu’elle défaillait, et sourit lorsqu’il perçut la peur dans son regard affolé. Elle finit par réagir, se précipita sur les robinets pour les
fermer, ce qu’elle eut toutes les peines du monde à faire car dans sa colère il les avait serrés de toutes ses forces. Puis elle libéra la bonde et se précipita pour éponger le sol, le laissant
grelottant mais radieux au-dessus de cette eau qui foutait le camp.
L’eau qui coulait le long de son corps était claire à présent. Il saisit la bouteille de savon liquide et se lava sans gant. Les articulations et l’intérieur de sa main gauche étaient douloureux. Il se lava avec douceur, jouissant de la légère brûlure occasionnée par le frottement de sa paume sur sa peau. Il était en vie et elle était morte.
Marcelle se surprit à imaginer Jules au fond de la cage qu'elle nettoyait. Il était tapi dans l'angle le plus confortable, ses pattes épaisses étendues devant lui, le menton sur le sol. Il la fixait de ses yeux ocre et son museau remuait imperceptiblement pour capter les odeurs qui émanaient d'elle. Ses yeux se fermaient à demi, mais Marcelle savait qu'il ne dormait pas. Elle tourna la tête vers l'extérieur de la cage et le vit, appuyé sur les barreaux de fer malgré l'eau ruisselant sous l'effet de l'averse qui tombait sur le parc depuis quelques minutes. Il la fixait, un sourire ambigu aux lèvres. Elle remarqua le blouson ouvert sous la pluie battante, laissant passer l'eau qui commençait à mouiller la chemise. Elle vit surtout les pupilles dilatées de Jules, sous l'effet, peut-être, de la lourde obscurité provoquée par la brusque accumulation des nuages. Sa présence ne la surprenait pas. Jules avait le pouvoir d'apparaître lorsqu'on ne l'attendait plus, de passer d'un côté à l'autre des barreaux avec l'inconscience de celui qui accomplit des miracles sans savoir comment.
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